« Bien des pages de cette histoire — disait celle qui l’a écrite — ne seront jamais lues sur la terre. » Il faut reprendre et souligner ses paroles. Il est des souffrances qui ne doivent pas être dévoilées ici-bas ; Notre-Seigneur S’est jalousement réservé le droit d’en révéler le mérite et la gloire, dans la claire vision où tous les voiles seront levés. « Mon Dieu, s’écriait-elle le jour de sa profession religieuse, donne-moi le martyre de l’âme ou du corps… ou plutôt donne-moi l’un et l’autre ! » Et Notre-Seigneur qui, de son propre aveu, comblait tous ses désirs, exauça celui-ci également, et dans une mesure plus abondante encore que les autres. Il fit « déborder dans l’âme de Sa petite Épouse les flots de tendresse infinie renfermés dans Son divin Cœur ». C’était le « Martyre d’Amour », si bien décrit dans son chant mélodieux. Mais elle enseignait elle-même que « se consacrer comme Victime d’Amour, ce n’est pas se consacrer aux douceurs et aux consolations ; c’est s’offrir à tout ce qui est pénible et amer, car l’Amour ne vit que de sacrifice… et plus nous voulons nous livrer à l’Amour, plus nous devons nous livrer à la souffrance ».
Aussi, parce qu’elle désirait atteindre « le plus haut sommet de l’Amour », le divin Maître l’y conduisit par le rude chemin de la douleur, et ce ne fut que sur sa cime désolée qu’elle mourut en Victime d’Amour.
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Nous avons vu combien fut grand son sacrifice lorsqu’elle quitta son heureux foyer et le père qui l’aimait si tendrement. On pourrait imaginer que ce sacrifice fut adouci parce qu’au Carmel elle retrouvait ses deux sœurs aînées, si chèrement aimées. Au contraire, ce fut pour la jeune postulante l’occasion de réprimer bien souvent ses vives affections naturelles. Les règles de solitude et de silence étaient strictement observées, et elle ne voyait ses sœurs qu’à la récréation. Si elle avait été moins mortifiée, elle aurait pu souvent s’asseoir auprès d’elles ; mais « elle recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui étaient le moins agréables », et nul n’aurait pu dire si elle portait ou non une affection particulière à ses propres sœurs.
Quelque temps après son entrée, elle fut nommée « aide » de sœur Agnès de Jésus, sa chère « Pauline » ; ce fut une nouvelle occasion de sacrifice. Thérèse savait que toute conversation inutile était interdite ; aussi ne se permettait-elle pas même le moindre mot. « Ô ma petite Mère, dit-elle plus tard, comme j’ai souffert ! Je ne pouvais vous ouvrir mon cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus ! »
Après cinq années de ce silence héroïque, sœur Agnès de Jésus fut élue prieure. Au soir de l’élection, Thérèse aurait bien pu se réjouir de pouvoir désormais parler librement à sa « petite Mère » et lui épancher son âme comme autrefois. Mais le sacrifice était devenu sa nourriture quotidienne. S’il était une faveur qu’elle recherchait plus que toute autre, c’était d’être regardée comme la dernière et la plus petite ; et, de toutes les religieuses, aucune ne voyait moins souvent la mère prieure.
Elle désirait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection requise par sainte Thérèse d’Avila et, bien que martyrisée par une sécheresse habituelle, elle priait sans cesse. Un jour, une novice entrant dans sa cellule fut frappée par l’expression céleste de son visage. Elle cousait avec ardeur et semblait pourtant plongée dans une profonde contemplation. « À quoi pensez-vous ? demanda la jeune sœur. — Je médite le “Notre Père”, répondit Thérèse. C’est si doux d’appeler Dieu “Notre Père” ! »… et des larmes brillaient dans ses yeux. Une autre fois, elle dit : « Je ne vois pas bien ce que j’aurai de plus au Ciel que maintenant ; je verrai Dieu, c’est vrai, mais pour ce qui est d’être avec Lui, j’y suis déjà, même sur la terre. »
La flamme de l’Amour divin la consumait, et voici ce qu’elle rapporte elle-même : « Quelques jours après mon offrande à l’Amour miséricordieux de Dieu, j’étais au chœur, commençant le chemin de croix, lorsque je me sentis soudain blessée d’un dard de feu si ardent que je crus mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport ; aucune comparaison ne saurait décrire l’intensité de cette flamme. Il me semblait qu’une force invisible me plongeait tout entière dans le feu… Mais quel feu ! Quelle douceur ! »
Lorsque la mère prieure lui demanda si ce ravissement était le premier qu’elle eût éprouvé, elle répondit simplement : « Ma chère Mère, j’ai eu plusieurs transports d’amour, et un en particulier pendant mon noviciat, où je suis restée toute une semaine comme loin de ce monde. Il me semblait qu’un voile était jeté sur toutes les choses de la terre. Mais je n’étais pas alors consumée par un feu véritable. Je pouvais supporter ces transports d’amour sans m’attendre à voir se rompre les liens qui me retenaient à la terre ; tandis que, le jour dont je parle maintenant, une minute — une seconde — de plus, et mon âme aurait dû être délivrée. Hélas ! je me suis retrouvée sur la terre, et la sécheresse est aussitôt revenue dans mon cœur. » Certes, la Main divine avait retiré le dard enflammé — mais la blessure était mortelle !
Dans cette union intime avec Dieu, Thérèse acquit une remarquable maîtrise d’elle-même. Toutes les douces vertus fleurissaient dans le jardin de son âme, mais n’allons pas imaginer que ces fleurs merveilleuses poussaient sans effort de sa part.
« En ce monde, il n’est pas de fécondité sans souffrance — douleur physique, peine secrète ou épreuves connues parfois de Dieu seul. Lorsque de bonnes pensées et de généreuses résolutions ont germé dans nos âmes à la lecture de la vie des saints, nous ne devons pas nous contenter, comme pour les livres profanes, de rendre un certain hommage d’admiration au génie de leurs auteurs ; nous devrions plutôt considérer le prix qu’ils ont sans doute payé pour le bien surnaturel qu’ils ont produit. »[1]
Et si, aujourd’hui, Thérèse transforme tant de cœurs, et si le bien qu’elle fait sur terre est incalculable, nous pouvons bien croire qu’elle a tout acheté au prix auquel Jésus a racheté nos âmes : par la souffrance et la Croix !
La moindre de ces souffrances n’était pas la guerre incessante qu’elle menait contre elle-même, refusant toute satisfaction aux exigences de son naturel orgueilleux et impétueux. Enfant encore, elle avait pris l’habitude de ne jamais s’excuser ni se plaindre ; au Carmel, elle s’efforçait d’être la petite servante de ses sœurs en religion et, dans ce même esprit d’humilité, elle cherchait à obéir à toutes sans distinction.
Un soir, pendant sa maladie, la communauté s’était réunie au jardin pour chanter un cantique devant un autel du Sacré-Cœur. Sœur Thérèse, déjà consumée par la fièvre, les rejoignit avec peine et, arrivant tout épuisée, fut obligée de s’asseoir aussitôt. Lorsque le cantique commença, une des sœurs lui fit signe de se lever. Sans hésiter, l’humble enfant se leva et, malgré la fièvre et la grande oppression dont elle souffrait, demeura debout jusqu’à la fin.
L’infirmière lui avait conseillé de faire chaque jour une petite promenade d’un quart d’heure au jardin. Cette recommandation était pour elle un ordre. Un après-midi, une sœur, remarquant l’effort que cela lui coûtait, lui dit : « Sœur Thérèse, vous feriez bien mieux de vous reposer ; marcher ainsi ne peut vous faire aucun bien. Vous ne faites que vous fatiguer ! » « C’est vrai, répondit-elle, mais savez-vous ce qui me donne des forces ? J’offre chaque pas pour un missionnaire. Je pense que, peut-être, là-bas, bien loin, l’un d’eux est las et fatigué de ses travaux apostoliques, et, pour diminuer sa fatigue, j’offre la mienne au Bon Dieu. »
Elle donnait à ses novices de beaux exemples de détachement. Une année, les familles des sœurs et les domestiques du monastère avaient envoyé des bouquets de fleurs pour la fête de Mère prieure. Thérèse les disposait avec beaucoup de goût, lorsqu’une sœur converse lui dit d’un ton aigre : « On voit bien que les gros bouquets ont été offerts par vos amis. Je suppose que ceux des pauvres seront encore relégués au second plan ! » . . . Un doux sourire fut sa seule réponse et, malgré l’effet peu harmonieux qui en résultait, elle plaça aussitôt les fleurs envoyées par les domestiques à l’endroit le plus en vue.
Saisie d’admiration, la sœur converse alla aussitôt trouver la prieure pour s’accuser de sa dureté et louer la patience et l’humilité dont sœur Thérèse avait fait preuve.
Après la mort de Thérèse, cette même sœur, pleine de confiance, appuya son front contre les pieds de la sainte religieuse, lui demandant une nouvelle fois pardon de sa faute. Au même instant, elle se sentit guérie de l’anémie cérébrale dont elle souffrait depuis de nombreuses années et qui l’avait empêchée de s’appliquer aussi bien à la lecture qu’à l’oraison.
Loin de fuir les humiliations, sœur Thérèse les recherchait avec ardeur ; c’est pourquoi elle s’offrit comme « aide » à une sœur qu’elle savait difficile à contenter, et sa généreuse proposition fut acceptée. Un jour qu’elle avait beaucoup souffert de cette sœur, une novice lui demanda pourquoi elle paraissait si heureuse. Grande fut sa surprise en recevant cette réponse : « C’est parce que sœur N. vient de me dire des choses désagréables. Quel plaisir elle m’a fait ! Je voudrais la rencontrer maintenant et lui faire un doux sourire. » . . . Elle parlait encore lorsque la sœur en question frappa à la porte, et la novice étonnée put voir par elle-même comment les saints pardonnent. Sœur Thérèse reconnut plus tard qu’elle « planait si haut au-dessus des choses de la terre que les humiliations ne faisaient que la fortifier ».
À toutes ces vertus, elle joignait un courage admirable. Dès son entrée au Carmel, à l’âge de quinze ans, elle fut autorisée à suivre toutes les observances de son austère Règle, à la seule exception des jeûnes. Parfois, ses compagnes de noviciat, la voyant si pâle, essayaient de lui obtenir une dispense, soit de l’office de nuit, soit du lever à l’heure habituelle du matin, mais Mère prieure ne cédait jamais à ces demandes. « Une âme de cette trempe, disait-elle, ne doit pas être traitée en enfant ; les dispenses ne sont pas faites pour elle. Laissez-la, car Dieu la soutient. D’ailleurs, si elle est vraiment malade, elle doit venir me le dire elle-même. »[2]
Mais Thérèse avait toujours eu pour principe qu’« il faut aller jusqu’au bout de ses forces avant de se plaindre ». Combien de fois assista-t-elle aux matines en souffrant de vertiges ou de violents maux de tête ! « Je peux marcher, disait-elle, je dois donc être à mon devoir. » Et, grâce à cette énergie intrépide, elle accomplissait des actes héroïques.
Ce fut avec difficulté que son estomac délicat s’accoutuma à la nourriture frugale du Carmel. Certains aliments la rendaient malade, mais elle savait si bien le cacher que personne ne s’en douta jamais. Sa voisine de table disait qu’elle avait vainement essayé de découvrir les mets qu’elle préférait, et les sœurs de la cuisine, la trouvant si facile à contenter, lui servaient invariablement ce qui restait. Ce ne fut qu’au cours de sa dernière maladie, lorsqu’on lui ordonna de dire ce qui lui faisait mal, que ses mortifications furent découvertes. « Quand Jésus veut que nous souffrions, disait-elle alors, il n’y a pas moyen de s’y soustraire. Ainsi, lorsque sœur Marie du Sacré-Cœur[3] était procureuse, elle s’efforçait de prendre soin de moi avec la tendresse d’une mère. Selon toutes les apparences, j’étais bien soignée, et pourtant, quelles mortifications ne m’imposait-elle pas ! car elle me servait selon ses propres goûts, qui étaient tout à fait opposés aux miens. »
L’esprit de sacrifice de Thérèse allait très loin ; elle recherchait avec ardeur ce qui était pénible et désagréable, comme la part qui lui revenait de droit. Tout ce que Dieu demandait, elle le Lui donnait sans hésitation ni réserve.
« Pendant mon postulat, disait-elle, il me coûtait beaucoup d’accomplir certaines pénitences extérieures en usage dans nos monastères, mais je ne cédais jamais à ces répugnances ; il me semblait que l’image de mon Seigneur crucifié me regardait avec des yeux suppliants et me demandait ces sacrifices. »
Sa vigilance était si grande qu’elle ne manquait jamais d’observer les moindres recommandations de la mère prieure, ni aucune de ces petites règles qui rendent la vie religieuse si méritoire. Une religieuse âgée, ayant remarqué son extraordinaire fidélité sur ce point, la considéra dès lors comme une sainte. Sœur Thérèse avait coutume de dire qu’elle ne faisait jamais de grandes pénitences. C’est que sa ferveur comptait pour rien le peu qu’on lui en permettait. Il arriva cependant qu’elle tomba malade pour avoir porté trop longtemps une petite croix de fer hérissée de pointes aiguës qui s’enfonçaient dans sa chair. « Une si petite chose n’aurait pas causé cela, dit-elle ensuite, si Dieu n’avait voulu me faire comprendre ainsi que les grandes austérités des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les âmes qui marchent dans la voie de l’“enfance spirituelle”. »
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« Les âmes les plus chères à Mon Père, dit un jour Notre-Seigneur à sainte Thérèse, sont celles qu’Il éprouve le plus, et la grandeur de leurs épreuves est la mesure de Son Amour. » Thérèse était une âme très chère à Dieu, et Il allait combler la mesure de Son Amour en lui faisant traverser un véritable martyre. Le lecteur se souviendra de l’appel du Vendredi saint, 3 avril 1896, où, selon sa propre expression, elle entendit le « murmure lointain qui annonçait l’approche de l’Époux » ; mais il lui restait encore de longs mois de souffrance à endurer avant l’heure bénie de sa délivrance.
Au matin de ce Vendredi saint, elle fit si peu de cas de l’hémorragie de la nuit précédente que la mère prieure lui permit de pratiquer toutes les pénitences prescrites par la Règle pour ce jour-là. Dans l’après-midi, une novice la vit nettoyer les vitres. Son visage était livide et, malgré sa grande énergie, il était évident que ses forces étaient presque épuisées. Voyant sa fatigue, la novice, qui l’aimait tendrement, fondit en larmes et la supplia de lui permettre de lui obtenir un peu de répit. Mais la jeune maîtresse des novices le lui défendit formellement, disant qu’elle était bien capable de supporter cette légère fatigue le jour où Jésus avait souffert et était mort.
Bientôt, une toux persistante inquiéta la mère prieure ; elle prescrivit à sœur Thérèse un régime plus fortifiant, et la toux cessa pour quelque temps. « Vraiment, la maladie est trop lente à me délivrer, s’écria notre chère petite sœur, je ne puis compter que sur l’Amour. »
Elle fut vivement tentée de répondre à l’appel des carmélites de Hanoï, qui désiraient beaucoup l’accueillir, et commença une neuvaine au vénérable Théophane Vénard[4] pour obtenir sa guérison ; mais, hélas ! cette neuvaine ne fut que le début d’une phase plus grave de sa maladie.
Comme son Divin Maître, elle avait traversé le monde en faisant le bien ; comme Lui, elle avait été oubliée et inconnue, et maintenant, marchant toujours sur Ses traces, elle allait gravir la colline du Calvaire. Habituée à la voir toujours souffrante, mais toujours joyeuse et courageuse, la mère prieure, sans doute inspirée par Dieu, lui permettait de prendre part aux exercices de la communauté, dont certains la fatiguaient extrêmement. Le soir, elle montait courageusement l’escalier toute seule, s’arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine. Ce n’était qu’avec peine qu’elle atteignait sa cellule, et dans un tel état d’épuisement qu’il lui fallait parfois, comme elle l’avoua plus tard, une heure entière pour se déshabiller. Après tous ces efforts, c’était sur une dure paillasse qu’elle prenait son repos. Ses nuits étaient, elles aussi, très mauvaises, et lorsqu’on lui demandait si elle ne souhaitait pas avoir quelqu’un près d’elle dans ses heures de souffrance, elle répondait : « Oh ! non ! au contraire, je suis trop heureuse d’être dans une cellule éloignée de mes sœurs, afin qu’on ne puisse pas m’entendre. Je suis contente de souffrir seule : dès qu’on me plaint et qu’on m’entoure d’attentions, mon bonheur me quitte. »
Quelle force d’âme révèlent ces paroles ! Là où nous trouvons de la peine, elle trouvait de la joie. Ce qui nous est si pénible à supporter — passer inaperçus et être ignorés des créatures — devenait pour elle une source de délices. Et son divin Époux savait bien comment lui procurer cette joie amère qu’elle trouvait si douce. Il fallait souvent recourir à de douloureux remèdes. Un jour qu’elle en avait souffert plus que de coutume, elle se reposait dans sa cellule pendant la récréation et entendit une sœur dire à la cuisine : « Sœur Thérèse ne vivra pas longtemps, et vraiment je me demande parfois ce que notre Mère prieure trouvera à dire d’elle après sa mort.[5] Elle sera bien embarrassée, car cette petite sœur, toute aimable qu’elle est, n’a certainement jamais rien fait qui mérite qu’on en parle. » L’infirmière, qui avait elle aussi entendu cette remarque, se tourna vers Thérèse et lui dit : « Si vous comptiez sur l’opinion des créatures, vous seriez vraiment désillusionnée aujourd’hui. » « L’opinion des créatures ! répondit-elle ; heureusement, Dieu m’a fait la grâce d’y être absolument indifférente. Laissez-moi vous raconter un fait qui m’en a montré, une fois pour toutes, toute la valeur. Quelques jours après ma prise d’habit, je me rendis dans la chambre de notre chère Mère, et l’une des sœurs qui s’y trouvait me dit en me voyant : “Ma chère Mère, cette novice vous fait vraiment honneur. Quelle bonne mine elle a ! J’espère qu’elle pourra observer la Règle pendant de longues années encore.” Je me sentais fort satisfaite de ce compliment lorsqu’une autre sœur entra et me dit en me regardant : “Pauvre petite sœur Thérèse, comme vous avez l’air fatiguée ! Vous m’inquiétez vraiment. Si votre santé ne s’améliore pas bientôt, je crains que vous ne puissiez observer la Règle bien longtemps.” Je n’avais alors que seize ans, mais ce petit incident me fit une telle impression que je n’attachai plus jamais de prix à l’opinion changeante des créatures. »
Une autre fois, quelqu’un lui fit cette remarque : « On dit que vous n’avez jamais beaucoup souffert. » Souriant, elle montra un verre contenant un médicament d’un rouge vif. « Vous voyez ce petit verre ? dit-elle. On croirait qu’il contient un breuvage délicieux, alors qu’en réalité il est plus amer que tout ce que je prends d’autre. C’est l’image de ma vie. Aux yeux des autres, elle a été tout en rose ; ils ont cru que je buvais sans cesse un vin délicieux ; pourtant, pour moi, elle a été pleine d’amertume. Je dis amertume, et cependant ma vie n’a pas été amère, car j’ai appris à trouver ma joie et ma douceur dans tout ce qui est amer. »
« Vous souffrez beaucoup en ce moment, n’est-ce pas ? » « Oui, mais j’ai tant désiré souffrir. » « Quelle peine pour nous de vous voir dans de telles douleurs et de penser qu’elles pourraient encore augmenter ! » lui disaient ses novices.
« Oh ! Ne vous affligez pas pour moi. J’en suis arrivée à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m’est devenue si douce. D’ailleurs, c’est vraiment une erreur de vous tourmenter au sujet de ce qu’il me reste peut-être à endurer. C’est comme se mêler de l’œuvre de Dieu. Nous qui courons dans la voie de l’Amour, nous ne devons jamais nous laisser troubler par quoi que ce soit. Si je ne vivais pas simplement d’un instant à l’autre, il me serait impossible d’être patiente ; mais je ne regarde que le présent, j’oublie le passé et je me garde bien d’anticiper l’avenir. Lorsque nous cédons au découragement ou au désespoir, c’est généralement parce que nous pensons trop au passé et à l’avenir. Mais priez beaucoup pour moi, car c’est souvent au moment même où je crie vers le Ciel pour demander du secours que je me sens le plus abandonnée. »
« Comment faites-vous pour ne pas céder au découragement dans ces moments-là ? » « Je me tourne vers Dieu et tous Ses saints, et je les remercie malgré tout ; je crois qu’ils veulent voir jusqu’où peut aller ma confiance. Mais ce n’est pas en vain que les paroles de Job sont entrées dans mon cœur : “Même si Dieu me tuait, j’aurais encore confiance en Lui.”[6] J’avoue qu’il m’a fallu longtemps pour parvenir à ce degré d’abandon ; mais j’y suis maintenant, et c’est le Seigneur Lui-même qui m’y a conduite. »
Une autre fois, elle dit : « La volonté de Notre-Seigneur remplit mon cœur à pleins bords ; aussi, si quelque chose d’autre vient s’y ajouter, cela ne peut y pénétrer en profondeur, mais glisse aisément à sa surface, comme l’huile sur des eaux limpides. Si mon cœur ne débordait déjà et devait être rempli par les sentiments de joie et de tristesse qui alternent si rapidement, il serait alors vraiment submergé par une vague de douleur amère ; mais ces changements qui se succèdent si vite rident à peine la surface de mon âme, et dans ses profondeurs règne une paix que rien ne peut troubler. »
Et pourtant, son âme était enveloppée d’épaisses ténèbres, et ses tentations contre la Foi, toujours vaincues mais toujours renaissantes, venaient lui ravir tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort prochaine. « Sans cette épreuve, qu’il est impossible de comprendre, disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la perspective de quitter bientôt cette terre. »
Par cette épreuve, le divin Maître voulait achever sa purification et lui permettre ainsi non seulement de marcher à grands pas, mais de courir dans sa petite voie de confiance et d’abandon. Ses paroles le prouvaient à maintes reprises. « Je ne désire ni la mort ni la vie. Si Notre-Seigneur m’offrait de choisir, je ne choisirais pas. Je ne veux que ce qu’Il veut ; c’est ce qu’Il fait que j’aime. Je ne crains ni le dernier combat, ni les souffrances, si grandes soient-elles, que ma maladie peut m’apporter. Dieu a toujours été mon secours. Il m’a conduite par la main depuis ma plus tendre enfance, et c’est sur Lui que je m’appuie. Mon agonie pourra atteindre les dernières limites, mais je suis convaincue qu’Il ne m’abandonnera jamais. »
Une telle confiance en Dieu ne pouvait que déchaîner la fureur du démon, de celui qui, au terme de la vie, use de toutes les ruses pour semer le désespoir dans le cœur des mourants.
« La nuit dernière, j’ai été saisie d’une terrible angoisse, confia-t-elle un jour à Mère Agnès de Jésus ; j’étais perdue dans les ténèbres, et de leur sein s’élevait une voix maudite : “Êtes-vous certaine que Dieu vous aime ? Vous l’a-t-Il dit Lui-même ? L’opinion des créatures ne vous justifiera pas à Ses yeux.” Ces pensées me torturaient depuis longtemps lorsqu’on m’a apporté votre petit billet, comme un message du Ciel. Vous me rappeliez, ma chère Mère, les grâces particulières dont Jésus m’avait comblée et, comme si vous aviez eu une révélation au sujet de mon épreuve, vous m’assuriez que j’étais profondément aimée de Dieu et que j’étais à la veille de recevoir de Ses Mains ma couronne éternelle. Aussitôt, la paix et la joie sont revenues dans mon cœur. Pourtant, cette pensée m’est venue : “C’est l’affection de ma petite Mère qui lui fait écrire ces paroles.” Sur-le-champ, je me suis sentie inspirée de prendre les Évangiles et, ouvrant le livre au hasard, je suis tombée sur un passage qui m’avait échappé jusque-là : “Celui que Dieu a envoyé dit les Paroles de Dieu, car Dieu ne donne pas l’Esprit avec mesure.”[7] Alors je me suis endormie, pleinement consolée. C’était vous, ma chère Mère, que le Bon Dieu m’envoyait, et je dois vous croire, puisque vous dites les Paroles de Dieu. »
Pendant plusieurs jours du mois d’août, Thérèse demeura, pour ainsi dire, hors d’elle-même et supplia que l’on priât pour elle. Jamais encore on ne l’avait vue dans cet état et, dans son inexprimable angoisse, elle ne cessait de répéter : « Oh ! qu’il est nécessaire de prier pour les agonisants ! Si l’on savait ! »
Une nuit, elle supplia la sœur infirmière d’asperger son lit d’eau bénite, en disant : « Je suis assiégée par le démon. Je ne le vois pas, mais je le sens ; il me tourmente et me tient dans une étreinte de fer, pour que je ne trouve pas une miette de consolation ; il accroît mes maux pour me pousser au désespoir… Et je ne peux pas prier. Je ne peux que regarder la Sainte Vierge et dire : “Jésus !” Comme elle est nécessaire, cette prière que nous disons à complies : “Procul recedant somnia et noctium phantasmata !” (“Délivre-nous des fantômes de la nuit.”) Il se passe en moi quelque chose de mystérieux. Je ne souffre pas pour moi-même, mais pour une autre âme, et satan est en colère. » La sœur infirmière, saisie, alluma un cierge bénit, et l’esprit des ténèbres s’enfuit pour ne plus revenir ; mais la malade demeura jusqu’à la fin dans un état d’extrême angoisse.
Un jour qu’elle contemplait la beauté du ciel, on lui dit : « Bientôt, votre demeure sera là-haut, au-delà du ciel bleu. Avec quel amour vous le regardez ! » Elle se contenta de sourire, mais dit ensuite à la Mère prieure : « Ma chère Mère, les sœurs ne se rendent pas compte de mes souffrances. Tout à l’heure, en regardant le ciel, j’admirais seulement la beauté du ciel matériel ; le vrai Ciel me semble plus que jamais fermé. D’abord, leurs paroles m’ont troublée, mais une voix intérieure m’a murmuré : “Oui, vous regardiez le Ciel par amour. Puisque votre âme est tout entière livrée à l’amour, toutes vos actions, même les plus indifférentes, sont marquées de ce sceau divin.” Aussitôt, j’ai été consolée. »
Malgré les ténèbres qui l’enveloppaient, son divin Sauveur laissait parfois entrouverte la porte de sa prison. C’étaient des instants où son âme se perdait dans des transports de confiance et d’amour. C’est ainsi qu’un jour, tandis qu’elle se promenait dans le jardin, soutenue par l’une de ses propres sœurs, elle s’arrêta devant le charmant spectacle d’une poule abritant ses jolis petits sous son aile. Ses yeux se remplirent de larmes et, se tournant vers sa compagne, elle dit : « Je ne peux plus rester ici, rentrons ! » Même lorsqu’elle eut regagné sa cellule, ses larmes continuèrent de couler, et il lui fallut un certain temps avant de pouvoir parler. Enfin, elle regarda sa sœur avec une expression toute céleste et lui dit : « Je pensais à Notre-Seigneur et à la belle comparaison qu’Il a choisie pour nous faire comprendre Son ineffable tendresse. Voilà ce qu’Il a fait pour moi tous les jours de ma vie. Il m’a entièrement cachée sous Son Aile. Je ne peux exprimer tout ce qui vient de remuer mon cœur ; il est bon pour moi que Dieu Se cache et ne me laisse voir les effets de Sa Miséricorde que rarement, et pour ainsi dire de “derrière les treillis”. Sans cela, je ne pourrais jamais supporter une telle douceur. »
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Inconsolable à la perspective de perdre son trésor, la communauté commença, le 5 juin 1897, une neuvaine à Notre-Dame des Victoires, dans le fervent espoir qu’elle relèverait une fois encore miraculeusement la Petite Fleur qui s’étiolait. Mais sa réponse fut la même que celle du bienheureux martyr Théophane Vénard, et il leur fallut accepter généreusement l’amertume de la séparation prochaine.
Au début de juillet, son état devint très grave, et elle fut enfin transportée à l’infirmerie. Voyant sa cellule vide et sachant qu’elle n’y reviendrait jamais, Mère Agnès de Jésus lui dit : « Quand vous ne serez plus avec nous, comme je serai triste en regardant cette cellule ! »
« Pour vous consoler, ma petite Mère, vous pourrez penser combien je suis heureuse là-haut, et vous rappeler qu’une grande part de mon bonheur a été acquise dans cette petite cellule ; car, ajouta-t-elle en levant ses beaux yeux vers le Ciel, j’y ai tant souffert, et j’aurais été heureuse d’y mourir. »
En entrant à l’infirmerie, elle tourna les yeux vers la statue miraculeuse de la Sainte Vierge qu’on y avait apportée. Il serait impossible de décrire ce regard. « Que voyez-vous ? » lui demanda sa sœur Marie, témoin de sa guérison miraculeuse dans son enfance. Et Thérèse répondit : « Jamais elle ne m’a paru si belle… mais aujourd’hui, c’est la statue, tandis que l’autre jour, vous le savez bien, ce n’était pas la statue ! » Dès lors, elle reçut souvent de semblables consolations.
Un soir, elle s’écria : « Oh ! comme j’aime la Sainte Vierge ! Si j’avais été prêtre, comme j’aurais chanté ses louanges ! On la présente comme inaccessible, alors qu’il faudrait la montrer facile à imiter… Elle est plus Mère que Reine. J’ai entendu dire que sa splendeur éclipse celle de tous les saints, comme le soleil levant fait disparaître toutes les étoiles. Cela paraît si étrange. Qu’une mère enlève la gloire de ses enfants ! Je pense tout le contraire. Je crois qu’elle augmentera beaucoup la splendeur des élus… Notre Mère Marie ! Oh ! comme sa vie a dû être simple ! » Et, poursuivant son propos, elle traça de la Sainte Famille un tableau si doux et si ravissant que toutes les personnes présentes étaient transportées d’admiration.
Une très lourde croix l’attendait avant qu’elle n’aille rejoindre son Époux. Du 16 août au 30 septembre, jour bienheureux de sa mort, elle ne put recevoir la sainte Communion, en raison de ses malaises continuels. Peu d’âmes ont eu faim du Pain des Anges comme ce séraphin de la terre. Bien des fois, durant ce dernier hiver de sa vie, après des nuits de souffrances intolérables, elle se leva de bon matin pour recevoir la Manne du Ciel, et aucun prix ne lui semblait trop élevé pour le bonheur de se nourrir de Dieu. Avant de la priver tout à fait de cette Nourriture céleste, Notre-Seigneur vint souvent la visiter sur son lit de douleur. Sa communion du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, fut particulièrement touchante. Au cours de la nuit précédente, elle avait composé quelques vers qui devaient être chantés avant la communion.
Tu connais la bassesse de mon âme, ô Seigneur, et pourtant Tu ne crains pas de T’abaisser pour entrer en moi. Viens dans mon cœur, ô Sacrement adoré ! Viens dans mon cœur… il ne désire que Toi ! Et lorsque Tu viendras, fais qu’à l’instant je meure d’amour pour Toi ; accorde-moi cette grâce ! Oh ! écoute, Jésus, mon cri suppliant : viens dans mon cœur !
Le matin, lorsque le saint Viatique fut porté à l’infirmerie, les galeries du cloître étaient abondamment jonchées de fleurs des champs et de pétales de roses. Un jeune prêtre, qui devait célébrer ce jour-là sa première messe dans la chapelle du Carmel, porta le Saint-Sacrement à la sœur mourante ; et, à la demande de celle-ci, sœur Marie de l’Eucharistie, dont la voix était d’une douceur exceptionnelle, chanta le couplet suivant :
Doux martyre ! mourir du feu ardent de l’amour :
Voilà le martyre auquel mon cœur aspire !
Hâtez-vous, chérubins, d’accorder votre lyre ;
Je ne resterai plus longtemps dans la douleur de l’exil !
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Réalise mon rêve, ô Jésus, car j’aspire
À mourir d’amour !
Quelques jours plus tard, l’état de Thérèse s’aggrava et, le 30 juillet, elle reçut l’extrême-onction. Rayonnante de bonheur, la petite Victime de l’Amour nous dit : « La porte de ma sombre prison est entrouverte. Je suis tout inondée de joie, surtout depuis que notre Père Supérieur m’a assuré qu’aujourd’hui mon âme est semblable à celle d’un petit enfant après le baptême. »
Sans doute pensait-elle rejoindre bientôt la troupe des Saints Innocents vêtus de blanc. Elle était loin de savoir que deux longs mois de martyre devaient encore s’écouler. « Ma chère Mère, dit-elle, je vous en supplie, permettez-moi de mourir. Laissez-moi offrir ma vie pour telle intention », qu’elle précisa à la prieure. Et, la permission lui ayant été refusée, elle répondit : « Eh bien, je sais qu’en ce moment même Notre-Seigneur a une telle envie d’une toute petite grappe de raisin — que personne ne veut Lui donner — qu’Il sera bien obligé de venir la voler… Je ne demande rien ; ce serait m’écarter de ma voie d’abandon. Je supplie seulement la Sainte Vierge de rappeler à son Jésus le titre de Voleur, qu’Il se donne dans les Évangiles, afin qu’Il n’oublie pas de venir m’emporter. »
. . . . . . .
Un jour, sœur Thérèse prit un épi de blé dans une gerbe qu’on lui avait apportée. Il était si chargé de grains qu’il ployait sur sa tige. Après l’avoir contemplé quelque temps, elle dit à la Mère Prieure : « Ma Mère, cet épi de blé est l’image de mon âme. Dieu l’a chargée de grâces pour moi et pour beaucoup d’autres. Et mon désir le plus cher est de toujours ployer sous le poids des dons de Dieu, en reconnaissant que tout vient de Lui. »
Elle avait raison. Son âme était véritablement chargée de grâces, et il était facile de discerner l’Esprit de Dieu proclamant Ses louanges par la bouche de cette innocente enfant.
Cet Esprit de Vérité n’avait-il pas déjà dicté ces paroles à la grande Thérèse d’Avila :
« Que les âmes parvenues à l’union parfaite avec Dieu aient une haute estime d’elles-mêmes, avec une humble et sainte présomption. Qu’elles gardent sans cesse devant les yeux le souvenir des bienfaits qu’elles ont reçus, et se gardent de croire qu’elles pratiquent l’humilité en ne reconnaissant pas les dons de Dieu. N’est-il pas évident que le souvenir constant des dons reçus sert à accroître l’amour de celui qui les donne ? Comment celui qui ignore les richesses qu’il possède pourrait-il les dépenser généreusement pour les autres ? »
Mais ce ne fut pas la seule occasion où la « petite Thérèse de Lisieux »[8] prononça des paroles qui se révélèrent prophétiques. Au mois d’avril 1895, alors qu’elle était encore en excellente santé, elle confia à l’une des religieuses les plus anciennes : « Je mourrai bientôt. Je ne dis pas que ce sera dans quelques mois, mais dans deux ou trois ans tout au plus ; je le sais à cause de ce qui se passe dans mon âme. »
Les novices laissaient paraître leur surprise lorsqu’elle lisait leurs pensées les plus intimes. « Voici mon secret, leur disait-elle : je ne vous fais jamais de remontrance sans avoir d’abord invoqué la Sainte Vierge et lui avoir demandé de m’inspirer ce qui sera le meilleur pour vous ; et je suis souvent étonnée moi-même des choses que je vous enseigne. Dans ces moments-là, je sens que je ne me trompe pas et que c’est Jésus qui parle par mes lèvres. »
Pendant sa maladie, l’une de ses sœurs avait connu quelques moments d’une profonde détresse, allant presque jusqu’au découragement, à la pensée de l’inévitable séparation. Aussitôt après, elle se rendit à l’infirmerie, mais prit soin de ne laisser paraître aucun signe de chagrin. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque Thérèse lui adressa ces paroles, d’un ton triste et grave : « Nous ne devons pas pleurer comme ceux qui n’ont pas d’espérance. »
L’une des Mères, venue lui rendre visite, lui rendit un petit service. « Comme je serais heureuse, pensa la Mère, si seulement cet ange me disait : “Je vous le rendrai au Ciel !” » À cet instant, sœur Thérèse se tourna vers elle et lui dit : « Ma Mère, je vous le rendrai au Ciel ! »
Mais le plus surprenant était la conscience qu’elle avait de la mission à laquelle Notre-Seigneur l’avait destinée. Le voile qui cache l’avenir semblait levé, et plus d’une fois elle nous en révéla les secrets, par des prophéties qui se sont déjà réalisées.
« Je n’ai jamais donné au Bon Dieu que de l’amour ; c’est avec de l’Amour
qu’Il me le rendra.
APRÈS MA MORT, JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES. »
Une autre fois, elle interrompit une sœur qui lui parlait du bonheur du Ciel par ces paroles sublimes : « Ce n’est pas cela qui m’attire. »
« Et qu’est-ce qui vous attire ? demanda l’autre. — Oh ! c’est l’Amour ! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer notre Amour ! »
Un soir, elle accueillit Mère Agnès de Jésus avec une expression de joie extraordinaire : « Ma Mère ! lui dit-elle, quelques notes d’un concert lointain viennent de parvenir à mes oreilles et m’ont fait penser que bientôt j’écouterai les merveilleuses mélodies du Paradis. Cette pensée ne m’a pourtant donné qu’un instant de joie — une seule espérance fait battre mon cœur : l’Amour que je recevrai et l’Amour que je pourrai donner !
« Je sens que ma mission va bientôt commencer — ma mission de faire aimer le Bon Dieu comme je L’aime… d’enseigner aux âmes ma petite voie…
JE PASSERAI MON CIEL À FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE.
Cela n’est d’ailleurs pas impossible, puisque, du sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu’à la fin du monde. Mais lorsque l’ange aura dit : “Il n’y a plus de temps !”, alors je me reposerai, alors je pourrai me réjouir, car le nombre des élus sera complet. »
« Et quelle est cette petite voie que vous voudriez enseigner aux âmes ? »
« C’EST LA VOIE DE L’ENFANCE SPIRITUELLE, LA VOIE DE LA CONFIANCE ET DE L’ABANDON ABSOLU DE SOI.
Je veux leur indiquer les moyens qui m’ont toujours si parfaitement réussi, leur dire qu’il n’y a qu’une chose à faire ici-bas : il faut offrir à Jésus les fleurs des petits sacrifices et Le gagner par une caresse. C’est ainsi que je L’ai gagné, et c’est pourquoi je serai si bien accueillie. »
« Si je vous égarais par ma petite voie d’amour, disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous y laisse poursuivre votre chemin ; je reviendrais bien vite sur la terre vous dire de prendre une autre route. Si je ne reviens pas, croyez alors à la vérité de ces paroles : on ne peut jamais avoir trop de confiance dans le Bon Dieu, Il est si puissant, si miséricordieux. Nous recevrons de Lui à la mesure de notre espérance. »
À la veille de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, une novice lui dit : « Je pense que si vous mouriez demain, après la sainte communion, je serais tout à fait consolée — ce serait une si belle mort ! » Thérèse répondit vivement : « Mourir après la sainte communion ! Un jour de grande fête ! Non, pas ainsi. Dans ma “petite voie”, tout est des plus ordinaires ; tout ce que je fais, il faut que les petites âmes puissent le faire aussi. »
Et elle écrivait à l’un de ses frères missionnaires : « Ce qui m’attire vers ma Patrie céleste, c’est l’appel de mon Seigneur, ainsi que l’espérance de L’aimer enfin comme mon cœur le désire et de pouvoir Le faire aimer d’une multitude d’âmes qui Le béniront pendant toute l’éternité. »
Et dans une autre lettre adressée en Chine : « J’ai pleine confiance que je ne resterai pas inactive au Ciel ; mon désir est de continuer à travailler pour l’Église et pour les âmes. Je le demande à Dieu et je suis convaincue qu’Il exaucera ma prière. Vous voyez que si je quitte si tôt le champ de bataille, ce n’est pas par un désir égoïste de repos. Depuis longtemps déjà, la souffrance est devenue mon Ciel ici-bas, et je conçois à peine comment je pourrai m’acclimater à un pays où la joie est sans mélange de tristesse. Il faudra certainement que Jésus transforme entièrement mon âme — sans quoi je ne pourrais jamais supporter les extases du Paradis. »
C’était bien vrai : la souffrance était devenue son Ciel sur la terre — elle l’accueillait comme nous accueillons le bonheur. « Quand je souffre beaucoup, disait-elle, quand il m’arrive quelque chose de pénible ou de désagréable, au lieu de prendre un air triste, je réponds par un sourire. Au début, je n’y réussissais pas toujours, mais maintenant c’est devenu une habitude que je suis heureuse d’avoir acquise. »
Une sœur avait des doutes sur la patience de Thérèse. Un jour, en lui rendant visite, elle remarqua sur le visage de la malade une expression de joie qui n’était pas de ce monde, et voulut en connaître la raison. « C’est parce que la douleur est si vive en ce moment, répondit Thérèse ; je me suis toujours fait violence pour aimer la souffrance et l’accueillir avec joie. » « Pourquoi êtes-vous si joyeuse ce matin ? demanda mère Agnès de Jésus. — À cause de deux petites croix. Rien ne me donne de “petites joies” comme les “petites croix”. » Et une autre fois : « Vous avez eu beaucoup d’épreuves aujourd’hui ? — Oui, mais je les aime !… J’aime tout ce que le Bon Dieu m’envoie ! — Vos souffrances sont terribles ! — Non, elles ne sont pas terribles : une petite Victime d’Amour peut-elle trouver terrible quoi que ce soit qui lui est envoyé par son Époux ? À chaque instant, Il m’envoie ce que je peux supporter, et rien de plus ; et s’Il augmente la douleur, mes forces augmentent aussi. Mais je ne pourrais jamais demander de plus grandes souffrances : je suis une trop petite âme. Ce seraient alors des souffrances de mon propre choix. Il me faudrait les supporter toutes sans Lui, et je n’ai jamais rien pu faire lorsque j’étais livrée à moi-même. »
Ainsi parlait cette Vierge sage et prudente sur son lit de mort, et sa lampe, remplie à ras bord de l’huile de la vertu, brûla d’un vif éclat jusqu’à la fin. Si, comme nous le rappelle le Saint-Esprit dans le Livre des Proverbes : « La doctrine d’un homme se vérifie par sa patience »,[9] ceux qui l’ont entendue peuvent bien croire à sa doctrine, car elle l’a confirmée par une patience dont aucune épreuve n’a pu venir à bout.
À chaque visite, le médecin exprimait son admiration. « Si seulement vous saviez ce qu’elle doit endurer ! Je n’ai jamais vu personne souffrir aussi intensément avec une telle expression de joie surnaturelle… Je ne pourrai pas la guérir ; elle n’était pas faite pour cette terre. » Étant donné son extrême faiblesse, il lui prescrivit des remèdes fortifiants. Thérèse fut d’abord peinée de leur coût, mais elle reconnut ensuite : « Je ne suis plus troublée de devoir prendre ces remèdes coûteux, car j’ai lu que, lorsqu’on en donnait à sainte Gertrude, elle se réjouissait à la pensée que cela tournerait au bien de nos bienfaiteurs, puisque Notre-Seigneur Lui-même a dit : “Tout ce que vous faites au plus petit de Mes petits, c’est à Moi que vous le faites.” »[10] « Je suis convaincue que les médicaments sont impuissants à me guérir, ajouta-t-elle, mais j’ai fait un pacte avec Dieu pour que les pauvres missionnaires qui n’ont ni le temps ni les moyens de prendre soin d’eux-mêmes puissent en bénéficier. »
Elle était très touchée des fleurs que ses amis de l’extérieur du monastère lui offraient continuellement, ainsi que des visites d’un charmant petit rouge-gorge qui aimait à s’ébattre autour de son lit. Elle voyait en tout cela la Main de Dieu. « Ma Mère, je ressens profondément les nombreuses et touchantes preuves de l’Amour de Dieu pour moi. J’en suis comblée… et pourtant, je demeure dans les plus profondes ténèbres !… Je souffre beaucoup… beaucoup ! et cependant mon état est celui d’une paix profonde. Tous mes désirs se sont réalisés… Je suis pleine de confiance. »
Peu après, elle me raconta ce petit fait touchant : « Un soir, pendant le “grand silence”, l’infirmière m’apporta une bouillotte pour les pieds et me mit de la teinture d’iode sur la poitrine. J’étais brûlante de fièvre et dévorée de soif ; tout en me soumettant à ces remèdes, je ne pus m’empêcher de dire à Notre-Seigneur : “Mon Jésus, Tu vois que je brûle déjà, et l’on m’apporte encore de la chaleur et du feu. Oh ! si l’on m’avait apporté ne serait-ce qu’un demi-verre d’eau, quel soulagement cela aurait été !… Mon Jésus ! Ta petite enfant a si soif. Mais elle est heureuse d’avoir cette occasion de Te ressembler davantage et de T’aider ainsi à sauver les âmes.” L’infirmière me quitta bientôt, et je ne m’attendais pas à la revoir avant le lendemain matin. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’elle revint quelques minutes plus tard avec une boisson rafraîchissante ! “Je viens de penser que vous aviez peut-être soif, me dit-elle ; je vous apporterai donc quelque chose tous les soirs.” Je la regardai, stupéfaite, et, une fois de nouveau seule, je fondis en larmes. Oh ! que Jésus est bon ! qu’Il est tendre et aimant ! Comme il est facile de toucher Son Cœur ! »
. . . . . . .
Le 6 septembre, la petite Épouse de Jésus reçut une preuve touchante de la sollicitude aimante de Son Sacré-Cœur. Elle avait souvent exprimé le souhait de posséder une relique de son protecteur particulier, le vénérable Théophane Vénard, mais, son désir n’étant pas exaucé, elle n’en parlait plus. Aussi fut-elle profondément bouleversée lorsque mère prieure lui apporta le trésor tant désiré, reçu le jour même. Elle le baisa à maintes reprises et ne voulut pas consentir à s’en séparer.
On peut se demander pourquoi elle avait une si grande dévotion pour ce jeune Martyr. Elle en expliqua elle-même la raison dans un entretien affectueux avec ses propres sœurs : « Théophane Vénard est un petit saint ; sa vie n’a été marquée par rien d’extraordinaire. Il avait une ardente dévotion envers Notre Mère Immaculée et un tendre amour pour sa famille. » S’arrêtant sur ces mots, elle ajouta : « Et moi aussi, j’aime ma famille d’un tendre amour ; je ne parviens pas à comprendre les Saints qui ne partagent pas mes sentiments. Comme cadeau d’adieu, j’ai copié pour vous quelques passages de ses dernières lettres à sa famille. Son âme et la mienne ont bien des points de ressemblance, et ses paroles ne font que reprendre en écho mes pensées. »
Nous donnons ici une copie de cette lettre, que l’on aurait pu croire composée par Thérèse elle-même :
« Je ne trouve rien sur la terre qui puisse me rendre vraiment heureux ; les désirs de mon cœur sont trop vastes, et rien de ce que le monde appelle bonheur ne peut le satisfaire. Pour moi, le temps ne sera bientôt plus ; mes pensées sont fixées sur l’Éternité. Mon cœur est plein de paix, comme un lac tranquille ou un ciel sans nuages. Je ne regrette pas cette vie sur la terre. J’ai soif des eaux de la Vie Éternelle.
« Encore un peu de temps, et mon âme aura quitté cette terre, elle aura achevé son exil, elle aura terminé son combat. Je vais au Ciel. Je suis sur le point d’entrer dans la Demeure des Bienheureux — de voir ce que l’œil n’a jamais vu, d’entendre ce que l’oreille n’a jamais entendu, de jouir de ces choses que le cœur de l’homme n’a pas conçues… Je suis arrivé à l’heure tant désirée de nous tous. Il est bien vrai que Notre Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de cette terre. Je ne compte pas sur mes propres forces, mais sur Lui qui, sur la Croix, a vaincu les puissances de l’enfer.
« Je suis une fleur printanière que le Divin Maître cueille pour Son plaisir. Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre, et Dieu nous cueillera au moment qu’Il aura choisi — les uns plus tôt, les autres plus tard… Moi, petite fleur d’un jour, je suis la première à être cueillie ! Mais nous nous retrouverons au Paradis, où une joie sans fin sera notre partage.
« Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, empruntant les paroles de l’angélique martyr Théophane Vénard. »
Vers la fin de septembre, comme on lui répétait des propos tenus à la récréation sur la responsabilité de ceux qui ont charge d’âmes, elle sembla se ranimer un peu et prononça ces belles paroles : « À celui qui est petit, la miséricorde est accordée.[11] Il est possible de rester petit même dans la charge qui comporte les plus grandes responsabilités, et n’est-il pas écrit qu’au dernier jour, “le Seigneur se lèvera pour sauver les doux et les humbles de la terre” ?[12] Il ne dit pas “pour juger”, mais “pour sauver” ! »
À mesure que le temps passait, le flot de la souffrance montait toujours davantage, et elle devint si faible qu’elle ne pouvait plus faire le moindre mouvement sans aide. Le simple fait d’entendre quelqu’un chuchoter augmentait son malaise ; la fièvre et l’oppression étaient si fortes qu’elle ne pouvait articuler un mot qu’avec la plus grande difficulté. Et pourtant, un doux sourire restait toujours sur ses lèvres. Sa seule crainte était de donner un surcroît de peine à ses Sœurs et, jusqu’à deux jours avant sa mort, elle ne voulut jamais permettre que quelqu’un restât auprès d’elle pendant la nuit. Cependant, malgré ses supplications, l’Infirmière venait la voir de temps à autre. Une fois, elle trouva Thérèse les mains jointes et les yeux levés vers le Ciel. « Que faites-vous ? lui demanda-t-elle ; vous devriez essayer de dormir. » « Je ne peux pas, ma Sœur, je souffre trop, alors je prie… » « Et que dites-vous à Jésus ? » « Je ne Lui dis rien — je L’aime seulement ! »
« Oh ! que le bon Dieu est bon ! »… s’écriait-elle parfois. « Vraiment, Il doit être bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que j’ai à souffrir. » Un jour, elle dit à la Mère Prieure : « Ma Mère, je voudrais vous faire connaître l’état de mon âme ; mais je ne le peux pas, je me sens trop accablée en ce moment. » Le soir, Thérèse lui envoya ces lignes, écrites au crayon d’une main tremblante :
« Ô mon Dieu ! que Tu es bon pour la petite Victime de Ton Amour Miséricordieux ! Maintenant, même lorsque Tu joins ces douleurs du corps à celles de mon âme, je ne puis me résoudre à dire : “Les angoisses de la mort m’ont environnée.”[13] Je m’écrie plutôt dans ma reconnaissance : “Je suis descendue dans la vallée de l’ombre de la mort, mais je ne crains aucun mal, parce que Toi, Seigneur, Tu es avec moi.” »[14]
Sa petite Mère lui dit : « Certaines pensent que vous avez peur de la mort. » « Cela peut fort bien m’arriver, répondit-elle ; je ne me fie pas à mes propres sentiments, car je sais combien je suis fragile. Il sera bien temps de porter cette croix si elle vient ; en attendant, je veux me réjouir de mon bonheur présent. Quand l’Aumônier m’a demandé si j’étais résignée à mourir, j’ai répondu : “Mon Père, j’ai plutôt besoin de me résigner à vivre — je n’éprouve que de la joie à la pensée de la mort.” Ne vous troublez pas, chère Mère, si je souffre beaucoup et ne montre aucun signe de bonheur à la fin. Notre Seigneur Lui-même n’est-Il pas mort “Victime d’Amour” ? Et voyez combien Son Agonie a été grande ! »
. . . . . . .
Enfin se leva le jour éternel. C’était le jeudi 30 septembre 1897. Le matin, la douce Victime, les yeux fixés sur la statue de Notre-Dame, parla ainsi de sa dernière nuit sur terre : « Oh ! avec quelle ferveur je l’ai priée ! . . . Et pourtant, ce n’a été qu’une pure agonie, sans un rayon de consolation. . . . L’air de la terre me manque : quand respirerai-je l’air du Ciel ? »
Depuis des semaines, elle ne pouvait plus se redresser dans son lit ; mais, à deux heures et demie de l’après-midi, elle se mit sur son séant et s’écria : « Ma chère Mère, le calice est plein à déborder ! Je n’aurais jamais pu croire qu’il fût possible de souffrir autant. . . . Je ne puis l’expliquer que par mon extrême désir de sauver les âmes. . . . » Et, un peu plus tard : « Oui, tout ce que j’ai écrit sur ma soif de souffrir est bien vrai ! Je ne regrette pas de m’être livrée à l’Amour. »
Elle répéta plusieurs fois ces dernières paroles. Un peu plus tard, elle ajouta : « Ma Mère, préparez-moi à bien mourir. » La bonne Mère Prieure l’encouragea par ces mots : « Mon enfant, vous êtes tout à fait prête à paraître devant Dieu, car vous avez toujours compris la vertu d’humilité. » Alors, en des termes saisissants, Thérèse rendit ce témoignage sur elle-même :
« Oui, je le sens ; mon âme a toujours recherché la vérité. . . . J’ai compris l’humilité du cœur ! »
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À quatre heures et demie commença son agonie — l’agonie de cette « Victime de l’Amour divin ». Lorsque la Communauté se réunit autour d’elle, elle la remercia du plus doux sourire ; puis, tout entière livrée à l’amour et à la souffrance, le Crucifix serré dans ses mains défaillantes, elle entra dans le dernier combat. La sueur de la mort baignait son front . . . elle tremblait . . . mais, de même qu’un pilote, tout près du port, ne se laisse pas effrayer par la fureur de la tempête, ainsi cette âme, forte dans la foi, voyait tout proches les feux du Ciel et déployait vaillamment toutes ses forces pour atteindre le rivage.
Tandis que les cloches du couvent sonnaient l’Angélus du soir, elle fixa un regard inexprimable sur la statue de la Vierge Immaculée, l’Étoile de la mer. N’était-ce pas le moment de redire sa belle prière :
« Ô toi qui vins me sourire au matin de ma vie, viens encore une fois me sourire, Mère, car voici maintenant le soir ! »[15]
Quelques minutes après sept heures, se tournant vers la Prieure, la pauvre petite Martyre demanda : « Ma Mère, n’est-ce pas l’agonie ? . . . Ne vais-je pas mourir ? » « Oui, mon enfant, c’est l’agonie, mais Jésus veut peut-être qu’elle se prolonge encore quelques heures. » D’une voix douce et plaintive, elle répondit : « Ah ! alors, très bien . . . très bien . . . Je ne désire pas moins souffrir ! »
Puis, regardant son crucifix :
« Oh ! . . . Je L’aime ! . . . Mon Dieu, je . . . T’aime ! »
Ce furent ses dernières paroles. À peine les avait-elle prononcées que, à notre grande surprise, elle s’affaissa tout à coup, la tête un peu inclinée à droite, dans l’attitude des Vierges martyres s’offrant au glaive ; ou plutôt, telle une Victime d’Amour, attendant du Divin Archer la flèche enflammée dont elle désire mourir.
Soudain, elle se redressa, comme appelée par une voix mystérieuse ; et, ouvrant les yeux, qui rayonnaient d’un bonheur et d’une paix indicibles, elle fixa son regard un peu au-dessus de la statue de Notre-Dame. Elle demeura ainsi à peu près le temps d’un Credo, puis son âme bienheureuse, devenue désormais la proie de l’« Aigle divin », fut emportée vers les hauteurs du Ciel.
. . . . . . .
Quelques jours avant sa mort, cette petite Sainte avait dit : « La mort d’Amour que je désire tant est celle de Jésus sur la Croix. » Sa prière fut pleinement exaucée. Les ténèbres l’enveloppèrent, et son âme fut plongée dans l’angoisse. Et pourtant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi cette sublime prophétie de saint Jean de la Croix, à propos des âmes consumées par le feu de l’Amour divin : « Elles meurent Victimes des assauts de l’Amour, dans des transports d’extase — comme le cygne, dont le chant devient plus doux à mesure que la mort approche. C’est pourquoi le Psalmiste a déclaré : “Précieuse aux yeux du Seigneur est la mort de Ses Saints.”[16] Car c’est alors que les fleuves d’amour jaillissent de l’âme et s’abîment dans l’Océan de l’Amour divin. »
À peine son âme sans tache avait-elle pris son envol que la joie de ce dernier ravissement s’imprima sur son front et qu’un sourire radieux illumina son visage. Nous plaçâmes une palme dans sa main ; et les lys et les roses qui la paraient dans la mort figuraient sa robe blanche du baptême, rougie par son Martyre d’Amour.
Le samedi et le dimanche, une foule nombreuse défila devant la grille de la chapelle des religieuses pour contempler la dépouille mortelle de la « Petite Fleur de Jésus ». Des centaines de médailles et de chapelets furent apportés pour leur faire toucher la « Petite Reine », qui reposait dans la beauté triomphante de son dernier sommeil.
. . . . . . .
Le 4 octobre, jour des obsèques, de nombreux prêtres se réunirent dans la chapelle du Carmel. Cet honneur était assurément dû à celle qui avait prié avec tant de ferveur pour ceux qui étaient appelés à ce ministère sacré. Après une dernière bénédiction solennelle, ce grain de blé d’un prix inestimable fut jeté dans le sillon par les mains de notre sainte Mère l’Église.
Qui dira combien d’épis mûrs ont surgi depuis, combien de gerbes sont encore à venir ? « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »[17] Une fois encore, la parole du divin Moissonneur s’est magnifiquement accomplie.
LA PRIEURE DU CARMEL. _____________________________
[1] Dom Guéranger.
[2] Mère Marie de Gonzague mourut le 17 décembre 1904, à l’âge de 71 ans. Mère Agnès de Jésus (Pauline) était alors prieure. La première — elle-même de la lignée de saint Antoine de Padoue — reconnut en sœur Thérèse « une âme héroïque, remplie de sainteté et capable de devenir un jour une excellente prieure ». Dans ce but, elle la forma avec une sévérité dont la jeune Sainte lui fut très reconnaissante. C’est dans les bras de Mère Marie de Gonzague que la « Petite Fleur de Jésus » fut accueillie au Carmel, et c’est dans ces mêmes bras qu’elle mourut — « heureuse, déclara-t-elle, de ne pas avoir à cette heure pour supérieure sa “petite Mère”, afin de mieux exercer son esprit de foi envers l’autorité ». [N. de l’éd.]
[3] Il s’agissait, on s’en souvient, de Marie, sa sœur aînée. [N. de l’éd.]
[4] Le bienheureux Théophane Vénard naquit à Saint-Loup, dans le diocèse de Poitiers, en la fête de la Présentation de Notre-Dame, le 21 novembre 1829. Il fut martyrisé à Kécho, au Tonkin, en la fête de la Présentation de Notre-Seigneur, le 2 février 1861, à l’âge de 32 ans. Une longue et charmante correspondance avec sa famille, commencée durant ses années de collège et achevée dans sa « cage » de Kécho, révèle entre les deux « fleurs printanières » une parenté de poésie aussi bien que de sainteté et d’amour du foyer. La beauté de son âme était si visible sur son visage juvénile qu’on lui épargna toute torture durant les deux mois qu’il passa dans la « cage ». En 1909, année où Thérèse devint « Servante de Dieu » par l’ouverture du procès épiscopal, son protecteur reçut les honneurs de la béatification. Une autre enfant de France — Jeanne, sa « Pucelle martyre » — dont les saints de Saint-Loup et de Lisieux avaient chanté les louanges en des vers affectueux, fut béatifiée cette même année. [N. d. É.]
[5] Allusion à la notice nécrologique envoyée à chacun des carmels de France lorsqu’une carmélite meurt dans ce pays. Pour celles qui meurent en odeur de sainteté, ces notices atteignent parfois une longueur considérable. Quatre notices provenant du carmel de Lisieux présentent un grand intérêt pour ceux qui invoquent sœur Thérèse et sont en cours de publication à l’Orphans’ Press, à Rochdale : celle de la sainte fondatrice du carmel, mère Geneviève de Sainte-Thérèse, dont la mort est évoquée au chapitre VIII ; celle de mère Marie de Gonzague, prieure de Thérèse ; celle de sœur Marie de l’Eucharistie (Marie Guérin), cousine de Thérèse (chapitre III) ; et, la plus intéressante de toutes, la longue notice, en partie autobiographique, de mère Marie de Saint-Ange (Marie-Ange), le « trophée de Thérèse », que son intercession avait conduite au carmel en 1902 — où l’auteur fit sa connaissance au printemps suivant ; elle devint prieure en 1908 et mourut dix-huit mois plus tard en odeur de sainteté, à l’âge de 28 ans seulement. [N. d. É.]
[6] Cf. Job 13:15.
[7] Jean 3:34.
[8] Lorsqu’on lui demanda, avant sa mort, comment on devrait la prier au Ciel, sœur Thérèse répondit avec sa simplicité habituelle : « Vous m’appellerez “petite Thérèse” — petite Thérèse. » Et à Gallipoli, lors de sa célèbre apparition au carmel de cette ville, comme la prieure, la prenant pour sainte Thérèse d’Avila, l’appelait « notre sainte Mère », la visiteuse, reprenant le titre qui était alors officiellement le sien, répondit : « Non, je ne suis pas notre sainte Mère, je suis la Servante de Dieu, sœur Thérèse de Lisieux. » Ce nom de sœur Thérèse, qui est le sien, a été conservé dans la présente édition, sauf lorsqu’il convenait de donner son nom complet : sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Le nom de « Petite Fleur », qu’elle avait emprunté au bienheureux Théophane Vénard et qu’elle emploie si souvent dans les pages de son manuscrit, est celui sous lequel elle est le mieux connue dans les pays de langue anglaise. [N. d. É.]
[9] Cf. Prov. 19:11.
[10] Matthieu 25:49.
[11] Sagesse 6:7.
[12] Cf. Ps. 75[76]:10.
[13] Cf. Ps. 17[18]:5.
[14] Cf. Ps. 22[23]:4.
[15] Extrait du dernier poème écrit par sœur Thérèse.
[16] Ps. 115[116]:15.
[17] Jean 12:24, 25.
Table des matières d’Histoire d’une âme
Table des matières des Leçons de sainte Thérèse : la sagesse de la petite fleur de Dieu